Les bâtisseurs

Nejib Belhadj : quand la broderie devient un outil de développement

À Mahdia, sur la côte tunisienne, le fondateur de Tilli Tanit défend une vision différente de l’artisanat : préserver un savoir-faire, créer de l’activité et replacer les femmes au cœur de la valeur produite.

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Portrait · Par La rédaction · Lecture 7 min

Dans l'imaginaire collectif, la broderie appartient souvent au passé. On l'associe aux traditions, aux vêtements de cérémonie ou aux souvenirs de famille. À Mahdia, sur la côte tunisienne, Nejib Belhadj défend une vision différente : pour lui, la broderie n'est pas un vestige. C'est une ressource économique, un savoir-faire vivant et un levier de développement.

Créateur, entrepreneur et fondateur de Tilli Tanit, il s'est donné pour mission de valoriser l'un des patrimoines artisanaux les plus emblématiques de Tunisie : la broderie de Mahdia.

Mais derrière les fils d'or et les motifs traditionnels se cache une réflexion beaucoup plus large sur la place du travail, la transmission des compétences et le rôle que peut jouer l'entreprise dans la société.

Préserver sans figer

Partout dans le monde, des savoir-faire disparaissent faute de débouchés économiques.

Lorsqu'une activité ne permet plus de vivre dignement, les jeunes générations se tournent naturellement vers d'autres métiers. Les gestes se perdent, les ateliers ferment et le patrimoine finit par n'exister que dans les livres ou les vitrines.

La broderie de Mahdia n'échappe pas à cette réalité.

Face à ce constat, Nejib Belhadj a choisi une autre voie : réintroduire ces techniques dans une démarche contemporaine, capable de répondre aux attentes du marché tout en conservant l'identité culturelle qui les caractérise.

Pour lui, préserver un savoir-faire ne signifie pas le figer dans le passé.

Cela signifie lui permettre de continuer à vivre.

Derrière chaque pièce, des femmes et des familles

Le véritable enjeu n'est pourtant pas le produit fini.

Il est humain.

Chaque pièce brodée représente des heures de travail, des années d'apprentissage et une expertise souvent acquise au sein des familles. Derrière chaque motif se trouvent des femmes qui perpétuent un geste transmis de génération en génération.

Dans de nombreux secteurs artisanaux, la valeur créée par les producteurs est captée par les intermédiaires, les distributeurs ou les marques. Les artisans eux-mêmes ne perçoivent qu'une faible partie du prix payé par le client final.

Le projet porté par Nejib Belhadj cherche au contraire à replacer les personnes au cœur de la chaîne de valeur.

L'objectif n'est pas simplement de vendre un objet.

L'objectif est de créer une activité économique capable de soutenir durablement celles qui détiennent le savoir-faire.

L'entreprise comme acteur social

Cette approche rejoint une question essentielle pour de nombreux territoires d'Afrique et de l'océan Indien :

Quel rôle l'entreprise peut-elle jouer dans le développement local ?

Pendant longtemps, l'entreprise a été évaluée presque exclusivement à travers ses résultats financiers.

Aujourd'hui, de plus en plus d'entrepreneurs cherchent à mesurer leur réussite autrement.

Combien d'emplois ont été créés ?

Combien de compétences ont été transmises ?

Combien de familles ont vu leurs revenus se stabiliser ?

Quel impact l'activité a-t-elle sur le territoire ?

À travers Tilli Tanit, l'entreprise apparaît non seulement comme un acteur économique, mais également comme un acteur social.

En valorisant le travail des brodeuses, en créant des débouchés commerciaux et en contribuant à la transmission d'un patrimoine vivant, elle participe à la préservation d'un écosystème humain qui dépasse largement le cadre de l'artisanat.

Préserver l'autonomie plutôt que créer une dépendance

L'aide sociale répond à des situations d'urgence.

L'activité économique répond à une autre ambition : permettre à chacun de vivre de son travail.

C'est probablement là que réside l'une des dimensions les plus intéressantes du projet.

L'objectif n'est pas de remplacer l'activité des brodeuses par une assistance extérieure, mais de leur permettre de valoriser leurs compétences dans des conditions économiquement viables.

Cette différence est fondamentale.

Elle repose sur l'idée que le développement durable d'un territoire ne peut pas uniquement dépendre des subventions ou des programmes d'aide. Il doit également s'appuyer sur des activités capables de générer leurs propres ressources et d'assurer leur pérennité.

Une autre définition de la performance

Dans un monde dominé par les indicateurs financiers, certaines réussites restent invisibles.

Combien de savoir-faire ont été préservés ?

Combien de jeunes ont appris un métier ?

Combien de femmes ont pu conserver une activité rémunératrice ?

Combien de familles ont bénéficié d'un revenu plus stable grâce à cette activité ?

Ces indicateurs figurent rarement dans les bilans comptables.

Ils constituent pourtant l'une des formes les plus concrètes d'impact social.

À travers son parcours, Nejib Belhadj rappelle que la performance d'une entreprise ne se mesure pas uniquement à son chiffre d'affaires. Elle se mesure également à sa capacité à créer de la valeur pour son environnement.

Une leçon pour bien d'autres secteurs

L'histoire de Tilli Tanit dépasse largement le cadre de la mode ou de l'artisanat.

Elle pose une question qui concerne aussi bien l'agriculture que le tourisme, la transformation alimentaire ou les industries créatives :

Comment créer de la valeur sans détruire ce qui fait la richesse d'un territoire ?

Dans un monde où la standardisation progresse rapidement, les savoir-faire locaux constituent souvent un avantage concurrentiel unique.

Encore faut-il qu'ils soient reconnus, transmis et rémunérés à leur juste valeur.

Les bâtisseurs

Les bâtisseurs ne sont pas toujours ceux qui construisent les infrastructures les plus visibles.

Parfois, ils travaillent dans un atelier.

Parfois, ils transmettent un geste.

Parfois, ils permettent simplement à une compétence ancestrale de trouver sa place dans l'économie contemporaine.

À Mahdia, Nejib Belhadj fait partie de ceux qui démontrent qu'un fil peut relier bien plus qu'un tissu.

Il peut relier le passé à l'avenir, le patrimoine à l'innovation et la culture au développement économique.

Mais surtout, il peut relier des femmes à leur autonomie économique, un territoire à son identité et une entreprise à sa responsabilité sociale.

Dans une époque où l'on oppose souvent tradition et modernité, son parcours montre qu'il est parfois possible de faire avancer les deux ensemble.